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Nous en parlions encore dans notre précédente dépêche. Si l’on n’y prend garde, l’affaire, pour ne pas dire le dossier dont il s’agit, risque de causer à la Guinée énormément de tort, surtout au contribuable guinéen. Et bien, ce dossier met en relief des hauts cadres de l’Etat, dont de respectables ministres de la République, dont la correspondance officielle de l’un d’entre eux, en l’occurrence l’argentier de l’Etat, a quasiment rouvert la boite à pandores. Il s’en suit que certains marchés publics ont été passés ou sont en passe de l’être sur la base pure et simple, dit-on, d’études préliminaires et soumis à une consultation sur liste restreinte. Pour qui sait que ces marchés pèsent plus de mille milliards de nos francs, il y a de quoi se faire sérieusement d’amertume, surtout lorsqu’elles ne profitent visiblement qu’à des entreprises chinoises, pardon, étrangères. De quoi s’agit-il ?

Qu’en est-il au juste aujourd’hui du respect de la procédure de passation des marchés attribués sur la base des financements effectués à partir du Budget national de développement ? Pour celles ou ceux qui nous ont lu les deux précédentes fois, ils savent très bien de quoi retourne cette question. N’empêche que pour en savoir plus, il y a lieu cette fois-ci de dénoncer ce qui a tout l’air d’une dangereuse résurgence d’une pratique qu’on croyait à jamais révolue, il s’agit de l’attribution de marchés publics sur la base du gré à gré. En lieu et place évidemment, comme nous le notions dans une précédente livraison, c’est le recours de plus en plus prononcé au même type d’attribution, mais sur la base cette fois-ci de ‘’consultation sur liste restreinte’’. En elle-même, la démarche n’a toutefois rien de répréhensible. Elle repose, selon certains spécialistes en la matière, sur la nécessité pour le maître d’ouvrage, compte-tenu de la sensibilité, surtout de l’urgence, de recourir à un certain nombre d’entreprises limitées pour un projet donné, tout en se basant sur leurs aptitudes financières et techniques. Détail extrêmement important, cette démarche est purement exceptionnelle, et obéit généralement à une procédure dérogatoire.

Afin sans doute d’éviter des abus ou excès dans le cas l’espèce, en Guinée, il a depuis longtemps été mis en place une Commission interministérielle composée de certains représentants de départements ministériels, chargée de l’évaluation des offres souvent contenues dans les dossiers d’appels d’offres. Que cela arrive une ou deux fois dans le monde de passation des marchés en termes d’infrastructures routières, il n’y a à priori pas de quoi se faire du mauvais sang.

Il faudrait bien imaginer que c’est dans cette veine que le ministre de l’Economie et des Finances, Kerfalla Yansané, vivement sollicité par son collègue des Travaux publics et des Transports, Bah Ousmane, à travers une correspondance qui lui a été officiellement adressée, a cru devoir accorder par une autre correspondance datée du 15 février 2013, une ‘’Autorisation pour l’organisation d’une consultation sur liste restreinte pour la passation de marchés en vue de l’exécution des travaux de remise en état de certaines routes du réseau national’’ (lire la copie de la lettre en question). Il s’agit plus précisément des travaux de l’aménagement de la route 2X2 voies Dabompa-Km36 ; la réhabilitation de la route 1X2 voies Km36-Coyah ; le renforcement de la route Mamou-Dabola-Kouroussa ; le traitement des points critiques sur la route Mamou-Faranah. Détail non négligeable, l’argentier de l’Etat ne savait certainement pas que la demande à lui faite l’a été sur la base d’études préliminaires, au lieu d’un dossier consistant d’appel d’offres (DAO).

L’ensemble de ces travaux pèse plus de 1000 milliards de francs guinéens, voire plus, engagés sans crédit budgétaire, susurre-t-on, sur la base d’études préliminaires et sans égard pour les entreprises guinéennes. Pis, il y en a même qui le sont, de sources dignes de foi, sans l’existence d’une ligne budgétaire. Il va sans dire qu’un tel pactole ne peut pas être sans attiser des appétits. Aussi, pour les juguler, la Commission interministérielle doit faire montre d’une inflexibilité totale, en se conformant aux exigences de la procédure.

Pour en venir à un cas des plus concrets, qui n’est pas sans susciter quelques interrogations dans le monde des entrepreneurs guinéens évoluant dans le routier, c’est la passation en cours du marché Mamou-Faranah sur liste restreinte. Trois entreprises ont postulé, dont l’une guinéenne, les deux autres étant des entreprises étrangères.

Après s’être acquitté de son devoir, de la façon la plus légale qu’il soit, la Commission interministérielle a recommandé l’entreprise guinéenne pour la réalisation du projet. Nous détenons d’ailleurs une copie des conclusions de la Commission. Conséquemment, il ne restait plus qu’à aborder les dernières discussions afin de conclure le contrat. Au lieu de cela, sans qu’on ne sache trop de quoi cela retourne d’ailleurs, le ministre des TP en personne, Bah Ousmane, en a appelé au concours des Grands Projets tout en vantant les mérites de l’entreprise étrangère afin qu’elle soit retenue. Si ce n’était que ce cas-là, il n’y aurait peut-être pas trop à en dire, mais hélas. C’est comme si dans le domaine-ci, la fameuse ‘’exception guinéenne’’ (elle a décidément la peau dure !) devait être de mise. Il n’y a visiblement aucune gêne non seulement à reléguer les entreprises guinéennes au second plan, contrairement à ce qui se fait partout ailleurs. En plus, à les contester dans ce qu’il est de leurs droits et prérogatives, parce qu’il s’agit avant tout de financements consentis sur la base de payements effectués par le Budget national de développement. Pour ce faire, tous les moyens semblent bons, y compris le recours au pourrissement de la situation.

Pour ce qu’il est en tout cas du projet Mamou-Faranah, alors que les premières pluies ont déjà frappé à nos portes, on semble plutôt retarder l’échéance. Dans le secret espoir que la Commission interministérielle revienne peut-être sur ses conclusions. Des conclusions qui se passent pourtant de commentaires. Il ne s’agit nullement de faire dans la xénophobie. L’entreprise chinoise, pardon, étrangère, qu’on voudrait vaille que vaille remettre sur orbite, parce que sans doute cela arrangerait certains hauts cadres des TP, n’a pas proposé une caution convenable. Dès lors, elle n’était plus du tout dans la course. Le paradoxe, dans tout cela, c’est que c’est la fameuse autorisation de l’argentier de l’Etat, quoique assortie de certaines exigences, qui semble leur en avoir donné l’opportunité. Kerfalla Yansané aurait-il par hasard ouvert la boîte à pandores ? Affaire à suivre…

Source: Le Standard

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