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Avec tout le respect que je garde pour les valeurs traditionnelles en matière de thérapie para Médicale, j’avoue sans langue de bois que j’ai été choqué par les images du journal télévisé du 23 août 2013 montrant les manœuvres de réduction à vif de fracture chez un enfant hurlant de douleur, pratiquées par un de nos sympathiques compatriotes guérisseurs  traditionnels.

 

 Le but de ma réflexion n’est nullement de sous-estimer  le volontarisme du guérisseur engagé dans la recherche d’une solution aux différents cas de fracture, mais de faire comprendre conscience à tous que le traitement des fractures compliquées ou non, nécessite la maitrise  d’un certain  nombre de préalables anatomiques et physiopathologiques si nous voulons réduire les complications liées à la fracture et au type de traitement.

Une fracture est une solution de continuité osseuse. Cela veut dire simplement  pour la compréhension du public une cassure d’un ou des os des membres causée pour la plupart par les accidents de la voie publique.

Une fracture peut être simple, comminutive ou compliquée de graves lésions de peau, de vaisseaux et de nerfs  selon le mécanisme et les circonstances de survenue.

La force nécessaire par exemple pour provoquer une fracture  de l’extrémité inferieure du fémur est inversement proportionnelle à la densité osseuse. Ainsi chez le sujet jeune il faut un mécanisme à haute énergie, alors qu’une simple chute de sa hauteur suffit à provoquer une fracture chez le sujet âgé.

Sans vouloir lister longuement, certaines complications méritent d’être connues par le public.

–         Les infections : lorsque les conditions de prise en charge d’une fracture ouverte ne sont pas adaptées le risque d’induire une infection osseuse est important. Sachez aussi qu’un os infecté dénommé ostéite est très difficile à traiter et dans les meilleures des cas le traitementpeut durer 6 mois au moins.

–         Les complications par atteinte des vaisseaux et nerfs soit  directes soit par augmentation de la pression à l’intérieur des muscles communément appelé dans le jargon médical le syndrome des loges, constituent une urgence absolue.

–         Les risques d’embolie pulmonaire : lors d’une fracture sans traitement ou en l’absence de traitement adéquat,  il peut y avoir migration des microsbulles de graisse ou de caillot de sang vers les organes nobles comme les poumons. C’est une redoutable complication des fractures du fémur et le tibia.

–         Les inégalités   de longueur de membre par mauvaise  réduction et/ ou absence  de traitement adapté. Il y en a beaucoup dans nos populations.

–         Chez l’enfant, l’attention doit être encore plus aiguisée car une fracture du cartilage de croissance méconnue et mal prise en charge entraine une épiphysiodèse c’est-à-dire l’arrêt  complet de la croissance du membre fracturé par destruction du cartilage conjugal.

 Tout en respectant nos valeurs historiques en termes de Médecine traditionnelle, le public doit savoir que le schéma de traitement est fonction du type de fracture.

 Il existe un préalable au traitement de toutes les fractures, c’est le diagnostic clinique et radiologique.

L’examen clinique faite par un clinicien averti évalue la déformation, recherche les complications neurologiques, cutanées et vasculaires.En l’absence d’examen clinique adapté, les complications passent inaperçues et le patient arrive chez les guérisseurs traditionnels avec en plus de la fracture d’autres lésions constituées et méconnues,  qui risquent d’être aggravées pendant les manipulations.

La réduction d’une fracture même simple doit se faire sous ampliateur de brillance ou à défaut une radio standard sous l’égide d’un clinicien averti. Cela permet de tenir compte du sens de déplacement (postérieur, antérieur, médial ou latéral) et d’apprécier la qualité de la réduction avant la mise en place d’un appareil d’immobilisation soit par plâtre soit par résine.

Toutes les fractures articulaires et/ ou associées à des complications cutanées ou neuro vasculaires doivent faire l’objet d’une prise en charge chirurgicale pour éviter les graves risques de complication.

Les manipulations aveugles et sans vision radiologique directe sont à proscrire formellement.

Toute manœuvre de réduction qui ne tient pas compte de ces valeurs anatomo pathologiques et radiologiques est une machine à fabriquer des infirmes.

Une mauvaise connaissance de l’anatomie peut induire des complications à vie. Un exemple : lors d’une réduction intempestive d’une fracture du poignet, le manipulateur non averti peut être à l’origine de lésions graves des éléments nobles comme le nerf médian, le nerf radial, le nerf cubital, l’artère radiale etc.

J’ai le souvenir de 2 patients que j’ai vu de passage à Siguiri en 2012 en compagnie de notre ONG Médicochirurgicale (les enfants du l’Aïr) qui est investie de façon excellente à kankan et Siguiri depuis 3ans :

-Le premier, c’est un cas de luxation banale de l’épaule (par définition, c’est le déplacement de la tête de l’humérus en dehors ou le plus souvent en dedans de la surface articulaire de l’omoplate) qui est passée directement en Médecine traditionnelle pendant 3 mois avant de venir à l’hôpital.

Malheureusement le mal était fait. L’épaule n’a pas été réduite et la tête de l’humérus s’est fixée en position vicieuse.

La réduction d’une luxation fraiche (datant de quelques heures) par un clinicien avertine prend pas plus de 10 minutes. Mais lorsqu’elle est vue 3 mois plus tard, elle s’appelle une luxation ancienne qui ne se réduira presque jamais et aboutit à une infirmité définitive sauf probablement au prix d’une chirurgie très lourde et incertaine.

– Le deuxième  cas, c’est un enfant qui a eu une fracture simple du poignet mais qui a séjourné chez un tradiguérisseur.Malheureusement, en raison du bandage serré et manipulation mal dosée, l’enfant  a développé une ischémie complète de la main appelée syndrome de Volkmann  c’est-à-dire mort cellulaire irréversible des doigts par arrêt circulatoire associant souvent les complications neurologiques. L’enfant n’a qu’une seule main dorénavant pour mener sa vie de tous les jours.

Ces complications auraient pu être évitées par une prise en charge adéquate et une coordination entre guérisseurs et cliniciens orthopédistes comme c’était le cas il y a quelques années entre les guérisseurs de Nafadji et l’hôpital régional de Kankan.

 Cela dit, je ne jette la pierre à personne, dans la mesure où les moyens d’une bonne prise en charge de fractures de membres manquent dans beaucoup de structures hospitalières en guinée.

Les douleurs aiguës induites par une manipulation intempestive d’une fracture et sans anesthésie  peuvent être à l’origine d’un arrêt cardiaque.

On n’obtient jamais une immobilisation efficace par un simple bandage. Un principe cardinal selon Boelher et bien connu des cliniciens avertis : pour immobiliser un segment de membre, il faut inclure les articulations adjacentes dans le plâtre.

Je suis aussi conscient qu’en matière de prise en charge d’un fracturé dans nos CHU, il y a beaucoup à faire. On ne peut pas faire une bonne traumatologie sans le matériel basique et on n’a pas forcément besoin de matériels ultra modernes pour avoir de bons résultats.

Le cout du traitement est aussi un facteur dissuasif qui pousse les patients à se faire consulter très tardivement par un traumatologue.

Une équipée qualifiée et du matériel de base : amplificateur de Brillance, matériels d’ostéosynthèses (broches, plaques, vis, clou etc.) suffisent pour faire d’excellents résultats et convaincre les patients de la supériorité incontournable de la Médecine moderne même si la complémentarité  doit être de mise.

Beaucoup de cas de fracture du col du fémur meurent en guinée par manque de matériel de synthèse osseuse surtout chez les personnes âgées. La pose d’un clou gamma par exemple sur une fracture de l’extrémité supérieur du fémur  dure 20 minutes environ et le patient dans la plupart des cas peut marcher dès le lendemain.

On espère avoir dans un avenir proche  ce genre de matériel pour transformer le devenir sombre de beaucoup de nos compatriotes victimes de fracture   à Conakry et à l’intérieur du pays.

La Radiotélévision Guinéenne, tout en respectant et encourageant la pérennisation évolutive de nos valeurs traditionnelles, doit  néanmoins avoir un jugement critique sur la nécessité de doser la visualisation de certaine thérapie traditionnelle pouvant choquer. C’est le cas de cette image de l’enfant  hurlant de douleur lors des manœuvres de manipulation faites par un sympathique guérisseur. Cette image a parcouru le monde entier.

Nos valeurs traditionnelles doivent aussi suivre l’évolution des  contraintes   physiopathologiques et savoir utiliser les acquis scientifiques pour se parfaire.

Je suis pour une Médecine traditionnelle évolutive  qui sait reconnaitre et respecter les limites de ses compétences et qui utilise beaucoup de bon sens.

Il ne faut jamais attendre le stade de complication pour venir à l’hôpital. Ce serait trop tard et l’infirmité sera constituée, ce qui peut altérer la rentabilité socioéconomique de la victime.

Guérir sans prévenir c’est un peu comme un artiste sans art.

 

Docteur Konaté Solian

Chirurgien Orthopédiste et traumatologue CHHB

Oyonnax France.

ksolian@yahoo.fr

 

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