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Le Dr Dansa Kourouma est le président du Conseil National des organisations de la société civile guinéenne (CNOSC). Dans un entretien qu’il a accordé à notre reporter, il aborde les questions d’intérêt national.

Notamment celles relatives aux 20 millions de dollars récemment saisis par la douane de l’aéroport de Dakar Au fameux discours prononcé depuis, aux Etats-Unis par le président de l’UFDG, Elhadj Cellou Dalein et naturellement l’épidémie d’Ebola.  Lisez plutôt

Guineelive:Le Mouvement social (les centrales syndicales et les organisations de la société civile) a été reçu en début septembre par le président de la République, dites-nous sur quoi cette rencontre a porté ?

Dr Dansa Kourouma: Je précise que c’était à l’initiative du Chef de l’Etat qui a sollicité rencontré les leaders du mouvement social dans le but d’échanger sur la gestion de l’épidémie d’Ebola dans notre pays. Lors de cette rencontre, nous avons compris que le président de la République prend très au sérieux la menace que constitue le virus Ebola. L’on s’aperçoit dès lors que l’épidémie d’Ebola n’est pas seulement une menace de santé publique, elle est aussi une menace humanitaire de grande envergure qui peut même compromettre le développement  socioéconomique de l’Afrique de l’Ouest et de la Guinée, naturellement. Donc, la fermeture des frontières et les restrictions de vol sont de nature à compliquer la riposte nationale face à l’épidémie. Il était donc question que la société civile puisse comprendre ces enjeux mais aussi qu’elle décide de s’engager  aux côtés de l’Etat pour mieux lutter contre cette épidémie d’Ebola. Bref, il y a un échange qui s’est créé maintenant.  
Mais ce qu’il faut retenir, c’est que le Conseil National des Organisations de la Société Civile, depuis le 27 mars 2014 à travers un communiqué que nous avons adressé à la communauté nationale et internationale, s’est inquiété de la vitesse de progression de cette maladie mais aussi de la légèreté des dispositions que l’Etat prenait. Nous avons proposé dans cette déclaration que les préfectures de Guéckédou et de Macenta qui constituaient l’épicentre de la maladie, soient isolées du reste de la Forêt et du pays pour que des soins appropriés soient donnés et que les contacts soient identifiés pour que l’épidémie soit circonscrite à ces zones. Malheureusement, nous n’avons pas  été entendus. Aujourd’hui, c’est chose faite avec beaucoup de dégâts et de psychose sociale. Nous avons constaté que les autorités sont en train de prendre conscience de la nécessité  d’associer la société civile à la gestion de cette épidémie. Egalement, la bureaucratie  doit faire place aux actions concrètes de terrain. L’Etat doit mettre la main à la poche avant l’arrivée des aides financières promises par les bailleurs de fonds, nous l’avons martelé devant le chef de l’Etat. En attendant, l’Etat doit pouvoir poser des actes concrets qui doivent être soutenus et accompagnés par les organisations de la société civile qui sont un relai crédible en matière d’information et de sensibilisation des populations.
Le  président nous a informés qu’il a pris la décision de nommer un coordinateur national pour la riposte contre Ebola, chose que nous avons saluée. Mais, il faudrait que ce Coordinateur ait les moyens, les coudées franches et qu’il ait la coopération de toutes les parties prenantes. Nous retenons qu’en dépit de la mobilisation qui se crée autour de l’épidémie, il y a des guinéens, des africains qui continuent à ne pas croire à l’existence de cette épidémie.
Parlant des réticences des populations au niveau  des certaines zones, est-ce que vous ne pensez pas que la société civile n’avait pas un rôle crucial à jouer en vue de vaincre ces résistances ?    
Ce que les Guinéens doivent comprendre, c’est que la société civile constitue une force de veille, d’alerte et de propositions. Nous n’avons pas beaucoup de possibilités pour mener des actions indépendamment d’une certaine mobilisation de ressources financières. Parce que nous n’avons pas une autonomie financière, nous vivons de l’appui des bailleurs de fonds, des cotisations de personnes de bonne volonté. Aujourd’hui, l’Etat qui détient les moyens doit mettre à la disposition de tous  les acteurs qui peuvent jouer un rôle important dans la sensibilisation et dans la médiation pour que les populations puissent être informées.
Vous savez qu’en matière de communication, la crédibilité de la source est capitale. Si celui qui donne l’information ne jouit pas d’une certaine confiance aux yeux des acteurs qui l’écoutent, le plus souvent l’information est prise à la légère ou elle est déformée ou soit elle n’est pas du tout considérée. C’est pourquoi, sur des questions aussi délicates comme  Ebola, l’Etat doit collaborer avec les organisations de la société civile et les médias dans une totale  confiance. Nous avons compris au départ que la Guinée, par rapport aux autres   pays de l’Afrique de l’ouest, a réalisé un certain nombre de performance. Mais nous, nous ne sommes pas satisfaits de cette performance parce qu’Ebola existe encore. Notre jugement doit porter sur la capacité de la Guinée  à maîtriser l’épidémie et à l’éradiquer définitivement. Très malheureusement, il  existe actuellement des menaces au niveau de nos frontières et le débat est très sérieux. Parce qu’il y a des gens qui pensent que les premiers cas d’Ebola viennent de la Sierra Leone. Aujourd’hui vu les différents pics enregistrés au niveau de la Sierra Leone, tout porte à croire que ce pays serait la porte d’entrée de l’épidémie en Guinée. Mais aujourd’hui, le débat n’est pas à ce niveau. Le plus fondamental, c’est de trouver une approche régionale pour contrer l’épidémie. La fièvre Ebola est sortie hors de la Guinée, elle est maintenant au Liberia, en Sierra Leone, au Nigeria qui est en train de la canaliser mais aussi en RD-Congo bien qu’il n’y ait pas encore de lien logique entre les deux épidémies. C’est pourquoi, je pense que la société civile doit bénéficier de l’appui nécessaire à cause  de sa proximité avec la population mais aussi à cause de sa crédibilité vis-à-vis de l’opinion locale pour pouvoir mener des actions de sensibilisation. Cela est extrêmement capital à mes yeux aujourd’hui. A la société civile, nous avons une approche d’alliance locale. Nous estimons que dans chaque communauté, il y a des leaders d’opinion qui sont écoutés et respectés. Quand ces leaders bénéficient de la formation, ils sont bien informés et sensibilisés  sur l’existence de la maladie, à leur tour, ils seront déployés sur le terrain comme des relais et à travers le porte-à-porte, pour sensibiliser toutes ces communautés qui continuent à être encore réticentes. On va coupler à ces actions d’information et de sensibilisation au niveau local, une campagne de distribution gratuite de savon et de chlore. Cela permettra aux populations d’être soutenues par rapport à la gestion.
Cependant, j’avoue aujourd’hui que j’ai beaucoup de craintes quant à la réaction nationale et internationale face à l’épidémie. Parce que je réalise que c’est un problème de développement socioéconomique. L’épidémie d’Ebola dépasse aujourd’hui de loin la question sanitaire. Parce que les préfectures ou localités isolées où les populations ont déserté à cause de la frayeur liée à cette maladie, vont être confrontées à des crises alimentaires à cause de la productivité qui va baisser. Aujourd’hui, les familles en quarantaine, doivent bénéficier de l’appui nutritionnel nécessaire pour leur permettre de résister d’abord biologiquement et physiquement face à cette maladie. C’est pourquoi, je salue de passage l’action du Programme Alimentaire Mondial (PAM) qui est en train de développer des actions de distribution de vivres. Qu’à cela ne tienne, l’Etat guinéen doit encore montrer sa préoccupation face à cette maladie. Je crois que les actes qui ont été posés par le chef de l’Etat rassurent la société civile.
 Comment la société civile guinéenne réagit à la menace de poursuite judiciaire que le président sénégalais a  récemment brandit  contre le jeune étudiant guinéen atteint d’Ebola et qui a été signalé à Dakar ?  
Je crois que la solidarité a un peu fait défaut par rapport à la gestion de l’épidémie. C’est un peu l’objet de la déclaration de la société civile ouest-africaine. Nous avons constaté que les Etats, au lieu de s’isoler contre l’épidémie, devraient collaborer. Pour que la collaboration transfrontalière, l’échange des bonnes pratiques  et d’expertise en matière de gestion d’épidémie, soient partagées avec les autres pays.  
Pourquoi la société civile est toujours silencieuse depuis que l’affaire des 20 millions de dollars a été révélée par la presse sénégalaise ?
Il y a des informations sur lesquelles nous ne nous précipitons. On parle de transactions entre banques centrales comme cela a été souligné par le gouverneur de la Banque centrale, Dr Lounceny Nabé. Qu’à cela ne tienne, la société civile a ses propres moyens de s’informer. Dès que nous avons été informés du dossier, j’ai commis mon vice-président chargé des questions économiques de s’en saisir. J’ai adressé une lettre officielle à la Coalition de la société civile sénégalaise mais aussi au Bureau régional de GIABA qui travaille sur le trafic et le blanchiment d’argent. Ces deux institutions sont partenaires au Conseil National des Organisations de la Société Civile (CNOSC). On attend aujourd’hui qu’on reçoive le feed-back de ces requêtes qu’on a adressées à ces deux institutions sénégalaises. Nous leur avons demandé d’auditionner les services compétents en la matière pour que nous bénéficiions d’un éclairage. Mais toujours est-il que si les Guinéens n’ont pas confiance aux sources officielles, aux institutions nationales, le débat dévient très difficile. Je crois que nous devons apporter par principe du crédit  aux informations fournies par la Banque centrale. Il y a beaucoup de transactions qui se passent, des données sur l’inflation, sur la croissance, nous nous contentons de ce que les sources officielles nous donnent. Alors, si la BCRG fait une communication sur le dossier, je pense que c’est déjà un début de transparence. Parce qu’en Guinée, on n’est pas habitué de voir les patrons des institutions publiques s’expliquer devant la presse sur une question de ce genre. Moi, je positive. C’est un début de transparence et de démocratie. La société civile a une capacité d’investigation. On a interrogé nos interlocuteurs au Sénégal comme on n’a pas la possibilité de s’y rendre pour s’informer auprès de la douane sénégalaise. Je crois que ces deux organisations qui sont très sérieuses, vont nous répondre et en fonction des ces données, nous allons donner la position de la société civile guinéenne. D’ores et déjà, il y a des raisons d’excuses. Quand Ebola crée des restrictions par rapport aux vols et qu’on affrète des petites compagnies privées pour faire des transactions de ce genre et qu’il y ait fuite ou problème, je pense que nous devons comprendre que cette maladie a un impact sur le développement économique de notre pays. Parce que les transactions entre les banques centrales, je ne m’y connais pas trop et je ne sais pas comment ça se passe habituellement. J’entends seulement que la Guinée a tel montant dans telle banque, je ne suis pas spécialiste du domaine. Si un journal sénégalais se fait l’écho de cette situation, pour moi,  il est dans son rôle.
Comment réagissez-vous au discours récemment tenu par le président de l’UFDG à Chicago et dans lequel discours il ne manque pas d’agiter le spectre d’une guerre en 2015 au cas où les élections seraient pas transparentes ?
 Si le président de l’UFDG a le plein droit de protéger les suffrages de ses électeurs, il n’a pas le droit non plus de scander certains slogans ou propos incitant à la violence ou à la haine. Ce sont des faits qui sont tout à fait condamnés par la constitution guinéenne. Celle-ci, dans son préambule et son titre premier, interdit les propos qui appellent à la haine ou qui incitent à la violence. Le débat sur les questions identitaires doit disparaître dans le discours politique. Il n’est pas le seul. Nous avons assisté à un premier et deuxième tours de l’élection présidentielle en 2010, caractérisée par beaucoup de propos et comportements communautaristes. Mais la société civile n’a pas eu toute la capacité nécessaire de répondre à ces propos. Mais aujourd’hui, il faudrait bien que nous constituions un bouclier fort pour ne pas que le virus de l’ethnicisme, du régionalisme puisse  s’emparer de l’esprit des Guinéens. Nous avons aujourd’hui un ennemi commun, c’est Ebola et après Ebola, ce sera la pauvreté. Tant qu’il y a un Guinéen qui ne gagne à vivre, je crois que la guerre doit être déclenchée contre cette pauvreté. Nous devons faire front commun pour barrer la route à Ebola. Pour être précis, je n’ai pas assez d’éléments pour pouvoir apprécier ou commenter ce discours du président de l’UFDG.
Tout ce que je sais, c’est que tout discours incitant à la haine, à la violence, doit disparaître des propos de nos leaders politiques quelle que soit leur obédience. Les politiques doivent arrêter d’inciter la population à la guerre, fût-il Cellou Dalein ou un autre. La Guinée n’a pas connu de guerre dans le temps et ne connaîtra pas de guerre. Mais ce qui est essentiel, c’est que le jeu politique est réglementé par les lois de notre pays, on doit s’interdire tout propos tendancieux. Il revient à la société civile de veiller à ce que le discours politique soit civilisé et qu’il n’heurte pas la légalité constitutionnelle essentiellement. Je refuse de prendre une position partisane. Mais ce qui reste clair, tout propos incitant à la haine ou à la violence, est condamné par la loi. Nous sommes un pays avec une diversité ethnique, culturelle, régionale, nous devons veiller à ce que l’unité nationale soit matérialisée entièrement et pleinement dans chaque discours politique. Parce que c’est la clé de voûte du développement de notre pays. On ne peut exclure aucune région ni aucune composante sociale de notre pays de son développement. Les leaders politiques doivent faire preuve de responsabilité, d’éthique dans leurs discours. Nous acceptons que les débats soient ouverts ou serrés, que les tons montent ou diminuent, mais ils doivent être conformes aux dispositions prévues dans nos lois qui garantissent le pluralisme et ils doivent respecter les valeurs identitaires tels, le caractère républicain, laïc et unitaire du pays. Donc les leaders politiques doivent observer ces  principes. Sinon les lois nous donnent des autorisations d’attaquer en justice, à la Cour suprême n’importe quel leader politique qui tient des propos de nature à inciter à la haine et à la violence. D’ici le 11 septembre, nous organiserons une grande réunion que nous appelons la conférence des coalitions. Au cours de cette réunion, nous recevrons des informations qui nous permettront de faire une déclaration. Nous sommes en perspective d’organiser un observatoire de la vie politique nationale. Cet observatoire, qui sera animé par les organisations de défense des droits de l’homme et d’autres plateformes de la société civile, permettra de veiller à ce que le discours politique respecte les lois, les valeurs éthiques qui doivent guider la vie politique dans tout pays démocratique.

Propos recueillis par

Aly Badara Condé

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