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Dans cet entretien, le représentant du bureau du Haut commissariat aux Droits de l’Homme parle de la Paix, de l’Etat de droit et de son appréciation du respect des droits humains en Guinée.

Guineelive : Quelle signification donnez-vous à la Paix ?

Louis –Marie Bouaka : La paix, il faut le voir sous trois angles. D’abord sur un plan sociologique. La paix est un droit pour tout individu qui compose la société. Une société dans laquelle les individus vivent en harmonie et en symbiose. Préserver la paix dans ce contexte devient un défi quotidien. Deuxièment, je vois la paix sous un angle psychologique. C’est un état d’esprit fondé sur un calme intérieur et on parle même de la paix du cœur. C’est aussi un défi quotidien que chacun veut vivre en toute tranquillité. Dans un sens plus large, dans le cadre de notre entretien, on voit la paix sous l’angle des droits de l’homme. La paix dans un Etat de droit qui assure ses fonctions régaliennes conformément à la loi. Un Etat dans lequel règne l’ordre public et aussi dans lequel les populations vivent en toute quiétude et dans la sécurité,  sans distinction de race, de couleur et de religion. Cela veut dire que c’est le droit qui prime. C’est aussi l’égalité des citoyens devant la loi où personne n’est au- dessus de la loi. C’est le droit à la justice. Dans cet Etat, c’est l’épanouissement de tous les citoyens, en un mot, c’est le bien être de chacun. C’est le sens qu’on donne à une trilogie à savoir : Paix, Sécurité et Développement. Si vous vous souvenez de ce que l’ancien Secrétaire Général des Nations Unies, monsieur Koffi Annan avait dit je cite « Il n’y a pas de paix sans sécurité, il n’y a pas de sécurité sans développement, il n’y a ni paix, ni sécurité, ni développement si les droits de l’homme ne sont pas respectés ». Bref, c’est la promotion de l’Etat de droit. Mais, revenons encore en arrière sur le contexte de la Guinée. La Guinée n’est pas en guerre avec ses pays voisins. Il n’y a pas de conflit armé interne. Un conflit armé dans lequel on trouve des groupes armés où des milices qui s’insurgent contre l’Etat. La Guinée n’est pas dans ce contexte. Mais malheureusement la Guinée est confrontée à une crise sanitaire qui affecte notamment son développement. Je veux parler du virus Ebola. Cette crise sanitaire porte atteinte notamment à la vie des citoyens guinéens avec plus de 1000 morts. Cette crise à un impact négatif sur le développement. Les indicateurs économiques sont en décroissance. C’est dans ce contexte que l’on peut parler de l’Etat de paix en Guinée ! La paix sociale est troublée.
Quel commentaire faites-vous sur les activités du Centre FECPA ?
Le Centre FECPA fait partie de nos partenaires et le HCDH a toujours été associé, sur le plan technique, à certaines activités de FECPA. Même si le HCDH n’est pas associé à telle ou telle activité, FECPA l’informe de la substance de ses activités. Nous apprécions tout ce que FECPA fait sur la réconciliation nationale parce qu’elle sensibilise les femmes sur le bien fondé du processus à venir afin qu’elles puissent s’en approprier. Ce qui est intéressant à ne pas perdre de vue, c’est que les animatrices de FECPA sont des femmes leaders possédant une forte capacité de communication et ont des compétences dans des domaines divers. Outre le volet précité, FECPA œuvre en général pour la promotion des droits de la femme. On l’a aussi vu prendre position par rapport aux 200 filles qui ont été enlevées au Nigeria par Boko haram. C’est pour dire que les droits de la femme sont aussi universels. Et par rapport à l’urgence sanitaire actuelle, FECPA est le 1er de nos partenaires à offrir des kits de lavage des mains dans une des communes de Conakry. C’est une marque de son attachement au droit à la vie qui est fondamental à tout être humain. En gros, ce que fait FECPA est visible et je l’encourage dans cette lancée.
La Guinée est engagée dans un processus de réconciliation nationale et cela se matérialise par la nomination de deux religieux comme co- présidents du comité de réflexion sur la réconciliation nationale. Quelle est votre analyse sur la question ?  
Cette question concerne le Haut Commissariat aux Droits  de l’Homme. Il est mentionné dans son Accord de Siège qu’il doit accompagner le Gouvernement guinéen dans ce processus de réconciliation  nationale. Dans le système des Nations Unies, c’est cette institution qui a  la primeur  d’assister techniquement les Etats dans ce volet qui touche tout naturellement les droits de l’homme car souvent,  la gestion du passé est liée aux violations graves des droits de l’homme. La Guinée a signé un acte d’engagement avec les Nations Unies au mois de septembre 2011 appelé  « La déclaration mutuelle pour le respect des droits de l’homme entre le gouvernement Guinéen et la Commission de la Consolidation de la Paix ». Dans cet acte d’engagement, il est mentionné que le besoin de réconciliation nationale en Guinée n’est pas le résultat d’un conflit civil. Il est plutôt le résultat de l’effet cumulatif de plusieurs décennies de régime autoritaire et de dictature militaire qui a laissé en héritage la fracture des relations civilo-militaires, une population qui a perdu toute confiance dans ceux qui la gouvernent, des violations flagrantes des droits de l’homme et une profonde rivalité interethnique, exacerbées lors des élections présidentielles de 2010. Comme les Guinéens l’ont dit ; «  Nous  n’avons pas connu de conflit violent, mais nous sommes confrontés au même défi qu’un pays sortant d’un conflit violent ». Les efforts de réconciliation nationale devront être multidimensionnels et viser à rétablir, d’une part, la relation entre le peuple et l’Etat (les forces de défense et de sécurité) et, d’autre part, les liens entre les Guinéens eux-mêmes. Cela concerne donc le traitement du passé. La question est très sensible et complexe à la fois parce que au jour d’aujourd’hui il y a des acteurs qui ont concouru aux évènements  du passé. Pour aborder cette question de réconciliation nationale, il y a trois choses à retenir. D’abord la volonté politique. Vous venez de dire que la question de réconciliation fait partir des priorités du chef de l’Etat qui a nommé des hommes co-présidents pour y réfléchir. Le deuxième élément qu’il faut prendre en compte, c’est l’appropriation de ce processus par la population. Cette appropriation passe d’abord par l’information des populations sur le pourquoi du processus de réconciliation en Guinée et qu’est-ce que les Guinéens eux-mêmes pensent comme voies et moyens pouvant les amener à la réconciliation nationale. L’autre élément important est l’accompagnement des partenaires techniques et financiers de la Guinée. A mon sens, c’est un processus national et souverain. Personne ne peut imposer un modèle quel qu’il soit à la Guinée. La Guinée a sa particularité, elle a sa propre histoire. Et c’est pour cela que cette appropriation par la population est très importante. Je reviens sur la question de gestion du passé qui concerne les violations graves des droits de l’homme. Le processus comprend, en fait, trois piliers qui sont : Le droit à la vérité, le droit à la justice, le droit à la réparation et  la garantie de non répétition qui veut dire, en d’autres termes, plus jamais ça. Cette garantie de non répétition passe par des réformes institutionnelles. Au moment où je vous parle, les réformes institutionnelles sont en cours et qui concernent la réforme du secteur de sécurité et la réforme de la justice. Mais il y a aussi la réforme de l’administration de l’Etat car ceux qui sont des auteurs des violations graves des droits de l’homme dans le passé, ne sont pas seulement des militaires, il y a aussi des civils, des administrateurs. On viole les droits de l’homme par action ou par inaction. C’est important de retenir de le mentionner.  Toutes ces réformes sont faites pour qu’on aboutisse à la non répétition des bavures du passé. Les deux Co-présidents sont en train de préparer une consultation nationale. Je pense bien que n’eut été la crise d’Ebola, ils seraient à ce jour loin dans leurs travaux.
Que direz-vous du respect des droits de l’homme en Guinée ?
C’est une question que je réponds avec aisance. Les droits de l’homme ne se limitent pas seulement aux questions des arrestations arbitraires et des détentions illégales. Ce sont tous les droits qui sont liés à la personne humaine. Si on voit la panoplie de ces droits  proclamée  dans la charte des droits de l’homme auxquels la Guinée a souscrite tels que le droit à l’emploi, le droit à l’éducation, à la santé, à la vie, à un environnement saint, à un logement décent, à l’alimentation, le droit au respect de l’intégrité physique, à la sûreté etc,  il faut évaluer si tous ces droits sont respectés ou s’ils sont en mouvement. Nous sommes dans un pays en voie de développement. Economiquement, l’Etat n’a pas les moyens d’actionner tous les droits pour que le niveau de jouissance par la population soit au même titre que celui d’un pays nanti, riche. Si la situation des droits de l’homme en Guinée était grave, désastreuse, le Conseil des droits de l’homme des nations Unies, qui suit régulièrement l’évolution des droits de l’homme en Guinée, ce Conseil dis-je, aurait déjà désigné soit un Rapporteur Spécial sur la Guinée et cela malgré la présence du Bureau du Haut Commissariat, soit un Expert Indépendant sur la question des droits de l’homme en Guinée. Le Chef de l’Etat a validé, il n’y a pas longtemps le code de bonne conduite des forces de défense et de sécurité basé sur le respect des droits de l’homme qui est conforme qui est conforme aux standards des Nations Unies, de la CEDEAO et de l’Union Africaine. Les forces de défense et de sécurité de la Guinée participent déjà aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies au Mali (militaires), en RDC et à Haïti (Gendarmes et Policiers).Le long travail qui reste à faire est vulgariser à fond ce code de conduite au sein des FDS. Il y a en Guinée un problème de violence faite aux filles et aux femmes.  Il faut éradiquer la pratique de l’excision puisqu’il y a déjà une loi qui pénalise cela.  On parle de l’impunité et c’est vrai mais il faut retenir ceci.  Il y a l’impunité de droit et il y a impunité de fait. Dans la première, on fait référence à la grâce présidentielle et à la loi sur l’amnistie. Pour l’instant en Guinée, nous ne sommes pas dans ce contexte. Mais par contre, l’impunité de fait reste de taille et elle est a un caractère multidimensionnel.  Lorsqu’un citoyen est convoqué par la justice, c’est parfois sa communauté qui se lève et qui fait une déclaration pour influencer la procédure judiciaire. Cette pratique, je ne l’ai jamais vue  ailleurs.  On a tendance à voir l’aspect communautaire partout, l’aspect identitaire partout. L’infraction est individuelle et c’est par l’éducation civique à tous les niveaux que les populations et les détenteurs des pouvoirs publics pourront se débarrasser de toutes ces pratiques qui gangrènent le respect des droits de l’homme.  
                                                           

Interview réalisée par
                                                               Aly Badara Condé
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