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Cher Abdoulaye Bah,
Depuis ta disparition tragique et prématurée le 18 juin 2018, une avalanche de condoléances et d’hommages a déferlé dans le pays. Je suis convaincu que tu n’as pas nécessairement rencontré toutes ces personnes, encore moins leur donné quelque chose. Je fais partie de celles-ci. Mais je peux témoigner que tu as rendu service à ce grand public : celui de nous faciliter l’accès à des informations croustillantes les unes que les autres. En effet, je te lisais régulièrement et j’avais un immense plaisir à lire tes articles, pleins à la fois de sérieux et d’amusement. L’humour et la fiction étaient en fait, de tes innombrables qualités de journaliste. Et c’est pour cette raison que je me fais le devoir de te rendre un vibrant hommage.
Sauf que ma façon de te rendre hommage est toute particulière, car soutenue par un regard critique de la situation malencontreuse qui t’a tué. En tant qu’acteur de la société civile intervenant dans la sécurité routière, je m’en voudrais si je ne mettais pas en relief dans cet hommage, un certain nombre de négligences ou de dysfonctionnements qui, à mon sens, ont conduit à cet accident dramatique qui t’a coûté hélas la vie – toi Abdoulaye qui aimait tant creuser jusqu’aux tréfonds tes sujets d’investigations et tes analyses.
J’ai délibérément choisi d’attendre que tu regagnes tranquillement ta dernière demeure et surtout que ta famille biologique et professionnelle réalisent que tu es vraiment parti pour toujours. Ce temps de deuil empreint d’émotions – quoique court – était pour moi nécessaire. Après quoi, vient maintenant le temps des vraies interrogations afin d’élucider les circonstances de ton décès douloureux. Ceci ne permettra pas de te ramener à notre affection, mais plutôt d’éviter que d’autres Abdoulaye Bah ne perdent la vie dans les mêmes conditions aussi révoltantes qu’inadmissibles.
Il faut dire que malheureusement en Guinée, c’est seulement quand un tragique accident de la circulation survient qu’on entend des messages d’émotion. C’est uniquement lorsque des valeureux guinéens de la trempe d’Abdoulaye Bah perdent la vie sur la route, qu’on assiste à une litanie de condoléances et de compassions. Nous devons pourtant prendre conscience que cet accident qui a coûté la vie à un aussi talentueux journaliste, n’est que la partie émergée de l’iceberg que représente aujourd’hui l’insécurité routière en Guinée. Des dizaines de nos concitoyens meurent régulièrement dans ces drames inutiles à répétition, le plus souvent par l’irresponsabilité d’autres citoyens, en totale impunité.
Pour arrêter cette hécatombe, il faut absolument que chaque cas d’accident serve de laboratoire afin de tirer les leçons de tous les dysfonctionnements constatés et les corriger. Parce qu’en réalité, l’accident de la circulation n’est que le résultat, la conséquence ou l’effet d’un ou plusieurs dysfonctionnements. Ces derniers découlent soit du comportement de l’Homme, soit du fonctionnement du Véhicule ou de la Route et son Environnement. C’est le fameux trépied du schéma explicatif d’un accident de la circulation, symbolisé par le sigle HVRE. En règle générale, dès que la cause est traitée, l’effet disparaît. En ce qui concerne les accidents de la circulation, il s’agit de faire en sorte que par des mesures concrètes, leur fréquence et leur gravité diminuent. Ce qui est bien possible et des preuves irréfutables existent. A condition bien sûr que nous sortions de cette fatalité ambiante, faisant qu’on s’abrite derrière une pseudo croyance ou pauvreté pour justifier nos propres irresponsabilités tant individuelles que collectives. Dieu lui-même nous a commandé de préserver jalousement notre vie et interdit à qui que ce soit d’ôter celle d’autrui.
Revenons au fait, c’est à dire l’accident qui a arraché Abdoulaye Bah à notre affection. Tout porte à croire qu’il aurait pu être évité. Je relève trois dysfonctionnements majeurs sans lesquels ta vie aurait peut être pu être épargnée et qui soulèvent tout aussi des interrogations :
Le premier concerne l’absence totale d’utilisation de panneaux de pré signalisation et autres signaux d’alerte lumineux à l’occasion de ces travaux d’assainissement nocturnes. Ce manquement aux règles élémentaires de sécurité routière est d’ailleurs observé dans les travaux de toute nature sur voirie à Conakry, de jour comme de nuit. Sur les voiries non éclairées de la capitale, il n’est pas rare de surprendre une pelleteuse ou un camion benne mal stationné pour ne pas dire abandonné en plein milieu de la route ou encore une crevasse sur la chaussée laissée sans signalisation par des entreprises de travaux. Combien de temps des blocs de béton et autres encombrants physiques sont-ils restés sur la route à Dabondi marché, Matoto et aéroport rond-point après les travaux de réfection des voiries ? Tout ceci est de nature à mettre en danger la vie des usagers de la route.
En outre, si les travaux d’assainissement nocturnes sont à encourager, comment comprendre que des hautes personnalités du pays accompagnées des cadres techniciens de haut niveau ainsi que des journalistes arpentent nuitamment des voies ouvertes à la circulation rapide sans être munis, ne ce serait que de chasubles ? En effet, le port de gilet réfléchissant est obligatoire pour tout visiteur aussi bien sur les grands chantiers miniers que pour les travaux sur voirie, de surcroit la nuit. Ça y va de leur propre sécurité et celle des autres en les rendant suffisamment visibles.
Le second est relatif au manque de rigueur dans les contrôles routiers en général et spécifiquement le laxisme qui caractérise les check points installés dans la capitale à partir de minuit. Inutile de rappeler qu’au rond-point de la tannerie, soit à quelques encablures de Matoto où Abdoulaye Bah a été mortellement percuté par un chauffard, il existe un poste de contrôle. Si ce conducteur était autant ivre et sentait tant l’alcool, pourquoi ne l’ont-ils pas arrêté ? Même s’ils n’ont pas les équipements nécessaires pour faire ce test d’alcoolémie sur place, à quoi servent ces barrages nocturnes s’ils ne sont pas capables de détecter et mettre en dégrisement un conducteur représentant un danger manifeste pour lui-même et pour les autres ?
Cela dit, pour mener à bien une lutte implacable contre l’alcool et la drogue au volant, il faut renforcer la règlementation guinéenne en la matière. Ce qui nécessite de doter les agents des forces de l’ordre d’instruments de contrôle ou de mesure, tels l’éthylotest ou l’éthylomètre. Pourquoi ne pas élaborer d’ailleurs une règlementation spécifique à ces facteurs importants de risque d’accident et d’aggravation de leurs conséquences – alcool, stupéfiant et vitesse – et l’appliquer rigoureusement ? Avec l’absence prolongée et préjudiciable d’un code de la route propre au pays, seule l’ordonnance 051 datant de 1989 relative aux sanctions pénales des infractions au code de la route effleure la question. Et attention, celle-ci ne sanctionne la conduite en état d’ébriété que lorsque le taux atteint ou dépasse 0,80 g d’alcool pur par litre de sang ou ce même taux est égal ou supérieur à 0,40 mg d’alcool pur par litre d’air expiré. Comme par coïncidence, souhaitons que le tout premier et nouveau code de la route adopté par l’Assemblée Nationale cette semaine apporte un souffle nouveau.
Mais en attendant, cela signifie que la simple présence d’une bouteille d’alcool dans une voiture ne suffit pas pour établir sa consommation par un conducteur auteur de l’accident et surtout à engager sa pleine et entière responsabilité pénale. Comment vérifier ces taux chez le chauffard qui a fauché notre regretté Abdoulaye Bah quand on sait qu’il est en délit de fuite ? A-t-on fait ce test d’alcoolémie par prélèvement de sang à ses comparses blessés dans le même accident lors de leur admission à l’hôpital ? Autant de questions qui méritent des réponses claires.
Le troisième et denier dysfonctionnement que je relève est lié à l’absence d’un système d’alerte et de secours rapide aux victimes d’accidents de la circulation. Très malheureusement feu Abdoulaye Bah en a visiblement trop souffert. Si tu avais été secouru rapidement par un service spécialisé efficace de type Sapeur pompier ou SAMU (Service d’Assistance Médicale d’Urgence) afin de bénéficier des précieux soins pré hospitaliers, peut être que ton traumatisme crânien aurait pu être maîtrisé.
Il faut préciser que de manière générale, le temps qui sépare la survenue d’un accident de la route et l’arrivée des blessés à l’hôpital est très critique. En réalité, les gestes dont les victimes font l’objet pendant ce temps sont susceptibles d’atténuer ou d’aggraver leurs blessures. Malheureusement dans notre pays, par des mauvaises manipulations, les « personnes de bonne volonté » ou ces « secouristes informels » pensant bien faire, occasionnent plus de dégâts que les accidents proprement dits. Alors Abdoulaye Bah a-t-il bénéficié des premiers soins appropriés avant son arrivée à l’hôpital de l’amitié Sino-guinéen ? Ils ont été prodigués par qui ? Cette personne est-elle initiée aux gestes de premier secours ? Autant de questions à répondre, afin non pas de trouver des boucs émissaires, mais de tirer les leçons indispensables à l’amélioration de notre système de gestion des accidents de la circulation.
En tout état de cause, Abdoulaye Bah a marqué son passage sur cette terre. Il rempli sa mission en ce bas monde et de la plus belle des manières. Dors en paix guerrier ! Puisse Dieu dans sa miséricorde t’accorder son paradis éternel !

Mamoudou KEITA
Consultant en Sécurité routière
Président de l’Observatoire Guinéen de la Sécurité Routière et de la Mobilité Urbaine (OBSERMU)

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