DIALLA Mamadou

Créée par l’ordonnance No010/ du 29 février1960, la Banque de la République de Guinée (BRG) qui exerçait à la fois les fonctions d’institut d’émission, de banque commerciale et de banque de développement a été remplacée par la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) le 27 juin 1961.

Suivant l’article 9 du « Chapitre 2 intitulé Objectifs et missions de la Banque Centrale des Statuts édités le 02 juillet 2014, son objectif principal est d’assurer la stabilité des prix. Toutefois, il faut avoir le courage de reconnaître les résultats obtenus par la BCRG au cours des 60 dernières années dans ses domaines d’intervention réglementaire tels que : le contrôle de l’inflation, la défense de valeur externe de la monnaie (taux de change) ainsi que la gestion efficiente des réserves de change de la nation laissent encore à désirer.

C’est pourquoi, nous nous posons la question suivante : quel objectif de la Banque Centrale dans la promotion d’un véritable développement socio-économique durable. De cette question résulte d’autres. Quelle politique monétaire doit-elle conduire dans le cadre de l’atteinte de l’objectif de stabilité des prix? Quel type de Banque Centrale voulons-nous pour notre pays (indépendante ou dépendante de l’Etat) ? Quelle politique de change promouvoir afin d’assurer la stabilité du taux de change ? Enfin, quel rôle pour la Banque Centrale dans la satisfaction des engagements pris par la Guinée dans le cadre de l’intégration sous régionale ?

Ces questions sont importantes à notre niveau car diverses réformes menées en Guinée depuis l’indépendance par les Gouvernements successifs en lien avec les partenaires au développement tels que le FMI et la Banque mondiale ont échoué à cause d’un examen insuffisant de certains paramètres.

Toutefois, nous invitons le lecteur à pardonner l’absence d’une réponse exhaustive à chacune de ces questions soulevées ci-dessus, car comme le soulignait Badara Dioubaté (2004), un des principaux rôles de l’économiste est de savoir poser des questions qu’il juge pertinentes pour l’amélioration de la visibilité, sans pour autant prétendre apporter des solutions « miracles » qui n’existeraient que dans l’absolu.

De l’objectif de la Banque Centrale :

La BCRG à l’image de plusieurs autres Banques Centrales du monde entier, a pour mission de mettre l’accent sur la lutte contre l’inflation comme rappelé ci-haut. Toutefois, la lutte contre l’inflation ne constitue pas une fin en soi, elle n’est qu’un moyen permettant d’aller vers une croissance économique plus stable.

Loin de la prétention de comparer la BCRG à des Banques Centrales des grandes puissances économiques mondiales à l’image des Etats-Unis, la BCRG, devrait à notre humble avis combattre véritablement le chômage, parce que si une personne perd son emploi, ça aura des conséquences néfastes pour elle et sa famille dans le sens large. En Suède par exemple, un représentant des travailleurs faisait partie du conseil d’administration de la Banque Centrale en 2004.

De plus, il faut bien voir une chose assez malheureuse, les banquiers centraux se sont drapés de compétences qui, en réalité, n’existent que dans l’absolu. Dans la plupart des pays, ce ne sont pas forcément les meilleurs économistes qui sont les mieux placés pour formuler des jugements en matière de macroéconomie (Joseph Stiglitz, 2004).

Résultat, un grand nombre de Banques Centrales ne produisent ni la stabilité ni la croissance économique. Si l’on regarde différents pays, on s’aperçoit que, pour la plupart des cas, les Banques Centrales indépendantes qui mettent l’accent sur l’inflation ont réussi à réduire cette dernière. Mais la question est de savoir si la croissance s’est accélérée. Est-ce que le chômage a baissé ?

De la politique monétaire de la Banque Centrale :

Concernant la question relative à la conduite de la politique monétaire elle fera l’objet d’une prochaine communication. Pour dire quelques mots concernant les trois (3) dernières questions sans pour autant abuser du temps du lecteur.

De la nature de la Banque Centrale :  

La nature de la Banque (indépendante ou dépendante de l’Etat) compte beaucoup dans l’atteinte de l’objectif principal. Si l’Etat continue à exercer un contrôle direct sur la BCRG, cela induira forcément l’utilisation de la monnaie nationale pour financer des mesures populaires. Ce qui serait très préjudiciable à l’économie sur le long terme.

Il convient toutefois de souligner quoi que certaines Banques Centrales soient indépendantes sur le papier, il leur reste du chemin à parcourir. Aux Etats-Unis par exemple, la Banque Centrale est plus indépendante et plus démocratique qu’en Europe. Toutefois, deux fois par an, le Responsable de la Banque Centrale doit faire un rapport d’activité devant le Congrès.

En dépit de tout cela, un ancien responsable de la Fed, dans un discours célèbre, dit à peu près : « le Congrès nous a créés, le Congrès peut nous détruire ». Autrement dit, bien qu’indépendante, la Fed a une certaine sensibilité politique beaucoup plus qu’un grand nombre de Banques Centrales, notamment la Banque Centrale Européenne (Joseph Stiglitz, 2004).

Ce qui nous renvoie à la question fatidique de l’indépendance des dirigeants de la Banque Centrale. Par rapport aux critères d’indépendance légale (GMT et CWN), les Statuts de 1994 et 2014 (conformes à celles de 2009) donnent des qualifications différentes à l’indépendance des dirigeants. La différence fondamentale réside dans le nombre de membres du Conseil d’Administration (CA) et leur mode de désignation.

Les Statuts de 1994 portent à dix-huit (18) les membres du Conseil d’Administration (CA), dont le Gouverneur (Président du CA) et le Vice-gouverneur. Avant d’être nommés par décret du Président de la République, les autres membres sont désignés de la manière suivante :

  • 2 par le Président de la République ;
  • 2 par le Président de l’Assemblée ;
  • 2 par le Président du Conseil Economique et Social ;
  • 2 par le Ministre Chargé de l’Economie et des Finances
  • 8 sont choisis selon leurs qualifications dans les domaines économique, financier, monétaire et bancaire.

Ce mode de désignation du CA viole le principe d’indépendance des dirigeants. En effet, lors des réunions du CA, les positions exprimées par ces huit membres désignés par de hauts responsables de l’administration pourraient, avec une forte probabilité, refléter celles de leurs départements respectifs, même si ces positions ne sont pas conformes aux textes des Statuts.

Dans les Statuts du 02 juillet 2014 en son article 65, le nombre des membres du CA est ramené à neuf (9), dont le Gouverneur (Président du CA) et les deux Vice-gouverneurs. Les six (6) autres membres intuitu personae choisis pour leur compétence en matière économique, financière, juridique, comptable ou de gestion. Ils sont nommés par décret du Président de la République sur proposition conjointe du Ministre en chargé de l’Economie et des Finances et du Gouverneur de la BCRG en raison de deux par institution. Cette restructuration a l’avantage de réduire les interférences éventuelles des autres structures de l’administration publique.

A notre humble avis, le véritable problème ne réside pas forcément dans le fait que la BCRG soit dépendante de l’Etat, car dans de nombreux pays dits développés comme en développement, les Banques Centrales sont dépendantes des Etats (Badara Dioubaté, 2007). Cela veut dire que dans notre pays, la dépendance de la BCRG peut être maintenue car comme le soulignait H. POINCARRE, «la monnaie est trop importante pour la laisser dans les mains des banquiers centraux ».

En revanche, le problème se situe dans le non-respect des normes statutaires. Pour preuve, l’article 36 (consigné dans la loi de finances de chaque année, limite les dérapages financiers dans les relations entre le Trésor Public et BCRG) des Statuts de 2009 de la BCRG repris dans ceux édité le 02juillet 2014, indique que: «la Banque Centrale consent des avances à l’Etat, tous concours confondus jusqu’à concurrence de cinq pour cent (5%) de la moyenne annuelle des recettes publiques ordinaires des trois (3) derniers exercices précédent l’année en cours pour lesquels les comptes sont disponibles».  Si cette disposition est respectée, il ne doit pas y avoir de sujets à débattre.

Du taux de change et de ses avatars :

Le véritable problème au niveau de la politique de change est celui d’une insuffisance chronique des réserves de change de la BCRG afin de défendre sur les marchés monétaires, la valeur externe de notre monnaie (le taux de change). En effet, à l’image de divers pays depuis la fin effective du système de Bretton Woods en 1973 (accords de Washington), l’adoption du système de change flottant impur par la Guinée exige la détention de réserves de changes. Aussi, l’autre volet de la question de change en Guinée est celui relatif à l’anarchie dans l’existence des marchés parallèles de changes (Badara Dioubaté, 2007).

La restauration de la valeur extérieure de la monnaie guinéenne qui est le taux de change ne sera effective à moyen et long terme qu’en résolvant le problème de notre déficit commercial structurel. En effet, à l’image de divers pays les moins avancés(PMA), caractérisés par l’existence des déficits jumeaux avec une absence ou faiblesse durable du taux de croissance économique (croissance tirée essentiellement des mines), la pression exercée par la demande de devises des opérateurs économiques en contrepartie du Franc Guinéen en vue d’importations massives, fera toujours grimper le niveau du taux de change, en affaiblissant la monnaie nationale dont l’offre est abondante.

De l’intégration monétaire :

Concernant la dernière question soulevée, il est important que la Guinée, à travers la BCRG, arrive à respecter les engagements pris dans le cadre de l’intégration monétaire sous régionale.

Cependant, comme l’économiste est neutre, cela ne signifie en aucun cas une prise de position défensive de notre part à l’égard du projet de la monnaie CEDEAO encore moins celle unique africaine.

Toutefois, nous pensons que cette question doit être publiquement discutée en vue d’une identification sérieuse des coûts d’opportunité futurs pour la Guinée.  Cela signifie que nous devons tirer les leçons de l’expérience de nos confrères de l’UEMOA et de la CEMAC dont la monnaie profite non seulement que peu en raison des 4 principes du FCFA, mais qui ont également quitté d’un arrimage du franc français pour l’Euro sans qu’aucun Etat ni aucun parlement ne soit consulté alors qu’en France cela a fait l’objet d’un grand débat.

En s’engageant dans un tel projet, les autorités monétaires renoncent à l’utilisation souveraine de la politique monétaire et de change dans la lutte contre les chocs exogènes.

En somme, l’analyse des Statuts la BCRG du 02 juillet 2014 révèlent que, les textes juridiques ne suffisent pas pour asseoir les bases d’une indépendance sans leurs applications rigoureuses. Dans le souci de renforcer l’autonomie de la Banque Centrale à l’égard de l’Etat, une ordonnance fixant de nouveaux Statuts à la BCRG a été promulguée en février 2009. Celle-ci donne une plus grande indépendance de la BCRG au regard des critères d’indépendance légale.

Cependant, l’expérience guinéenne révèle que la capacité des autorités de la Banque Centrale à résister aux pressions du gouvernement et à convaincre l’exécutif du bienfondé des objectifs de la politique monétaire est déterminante, pour faire de la BCRG une institution véritablement indépendante (Ahmed Tidiane Diallo, 2010).

Du coup, la non répercussion des réformes macroéconomiques au niveau microéconomique ne s’assimile pas à une inutilité ou une inefficacité des reformes menées par la Banque Centrale dans le cadre de la conduite de la politique monétaire et de change. En effet, on ne peut pas dire que la Banque Centrale ne joue aucun rôle dans l’économie. Elle s’efforce à assurer la régulation du système financier qui est tout de même influencée par le respect des directives des gouvernants.

Afin de renforcer son indépendance opérationnelle la BCRG doit disposer ses propres titres comme moyen de régulation de la liquidité bancaire en lieu et place des bons de trésor. De plus, il est important dans le cadre de la politique monétaire de donner priorité aux financements des investissements productifs. En effet, l’économie ne trouvera des sentiers d’expansion forte dans des conditions de stabilité des prix sans un meilleur accès des entreprises nationales à des lignes substantielles de crédit pour faire face à leurs énormes besoins d’investissement. Tant il est vrai que la structure des crédits en Guinée montre la place de second rang réservée au financement des investissements productifs et à contrario l’importance des crédits à la consommation.

Safayiou DIALLO

Economiste