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Les artistes, derniers gardiens d’une conscience égarée

À mon avis – et je dis bien « à mon avis » –, les artistes engagés devraient porter dans leurs œuvres la dénonciation de fléaux tels que la corruption, le népotisme, les détournements de deniers publics, l’ethnocentrisme, le tribalisme, le racisme, le terrorisme, la dictature, le djihadisme, l’antisémitisme ou encore le sionisme tel qu’il est pratiqué, plutôt que de se laisser entraîner dans la politique politicienne, la création de partis ou les révoltes sélectives. Aujourd’hui, pour une jeunesse désabusée en quête de repères, de vérité et de sens, les artistes constituent des figures vers lesquelles on se tourne instinctivement. À ce titre, leurs actes et comportements devraient refléter une forme de responsabilité, au-delà du rythme entraînant de leurs talents.
Se compromettre, au sommet de sa carrière, dans des prises de position qui contredisent tout un parcours, comme l’a fait Tiken Jah Fakoly – désormais grand défenseur des « woubis » pour ́l’acceptation de sa présence en Europe – en se rangeant du côté des puissances impériales après avoir porté le flambeau du panafricanisme, relève du contre-exemple le plus regrettable. Il en va de même pour certaines grandes voix féminines dont les frasques conjugales largement médiatisées ruinent l’image que devraient avoir des modèles pour les jeunes filles. C’est pourquoi, quelles que soient la suavité et la grâce de leur musique, celle-ci demeure interdite de diffusion dans certaines familles vertueuses, par souci d’éviter que le comportement de ces artistes n’exerce une influence néfaste sur les petites filles. Certes, chacun porte en soi des fragilités humaines, mais lorsque la notoriété s’installe, la discrétion devient une discipline, presque un devoir moral.
Naturellement, il existe des dames qui se démarquent, et ce n’est pas pour une prétendue “dangerosité” évoquée par le livre d’Annie Coste (couverture en image) au sens d’une menace réelle, mais plutôt pour une force subversive, celle de la femme-musicienne qui occupe l’espace, qui s’affirme et qui revendique sa place. Ce sont là des exemples à suivre.
À une époque où les politiques ont largement déçu dans la conduite de nos États comme dans la préservation des bonnes mœurs, les artistes auraient pu jouer un rôle de substitution morale. Hélas, beaucoup sont eux-mêmes emportés par le courant ambiant. Pourtant, ils figurent parmi les derniers remparts dans un monde où la moralité s’effondre de toutes parts, y compris dans la religion où la pédophilie dans l’Église rivalise avec un imamat corrompu et pervers.
Puisse ce dimanche nous inspirer l’espérance d’un monde meilleur et la volonté d’exiger davantage de ceux que nous admirons, pour qu’ils deviennent enfin les repères que notre temps appelle.

Abdoulaye Sankara