Lorsque les États-Unis, à l’aube du 3 janvier 2026, lancent l’opération pour kidnapper le chef d’État Nicolás Maduro, la surprise est totale. Surprise également devant la mise en scène de type hollywoodienne, la facilité apparente de l’attaque et surtout l’absence quasi-totale de riposte de l’armée vénézuélienne. L’acte commis, au mépris de toutes les règles du
droit international a choqué, à l’exception de pays alliés des États-Unis, notamment européens, qui s’étaient alignés servilement depuis déjà des années sur son attitude vis-à-vis de ce pays
Pour comprendre l’évolution des relations vénézuélano-américaines il faut revenir sur les particularités de ce pays, y compris au sein de l’Amérique latine.
Ce pays doit sa singularité au fait que dès le début du 20 ème siècle le pétrole y jaillit en abondance et s’avère en posséder des réserves considérables, même si certains gisements de la ceinture Orénoque sont difficilement exploitables et difficiles à raffiner constituant ainsi des réserves plutôt que des ressources exploitables. Au sortir de la dictature brutale – de 1948 à
1958 – le pays a déjà bénéficié des retombées de la manne pétrolière et connaît déjà les méfaits de sa malédiction – on produit peu et on importe tout. La corruption adossée au pétrole prend son essor et permet l’émergence de grandes familles oligarchiques. Le pays se transforme en État rentier et offrira dans les trente années qui suivront à ses habitants le
plus haut niveau de revenu par tête de l’Amérique latine. Le pays met en place un régime politique ponctué d’alternance entre sociaux-démocrates (du parti AD) et conservateurs (du parti Copei), excluant tous les autres.
Le pays est le plus urbanisé d’Amérique latine (83 % d’urbains), importe 80 % de son alimentation, possède un réseau bancaire très dense et se retrouve le plus américanisé d’Amérique latine.
Une classe moyenne s’y est développée en permettant aux épargnants de pouvoir détenir des comptes libellés en dollars bénéficiant ainsi du différentiel d’inflation entre le dollar et la monnaie nationale.
Ce rêve prendra fin brutalement en 1983, lorsque en une nuit la convertibilité dollar-bolivar fut supprimée et les comptes dollars convertis en bolivars au taux de 4,13 bolivars = 1 dollar au lieu de la parité la veille.
On entrait alors dans une nouvelle période. La fin de la décennie fut marquée en 1989 par le Caracazo, trois jours d’émeutes urbaines et environ un millier de morts pour protester contre l’application d’un paquet de mesures imposé par le FMI et relayé par le président social-démocrate Carlos Andrés Perez
C’est dans ce contexte qu’un militaire peu gradé- Hugo Chávez – tente un coup d’État au début des années 90. Aussitôt arrêté avec une trentaine de ses hommes, il est jeté en prison. Il en profite pour peaufiner un programme politique avec ses nombreux visiteurs. Libéré trois années plus tard, Chávez n’aura de cesse de parcourir le pays suscitant une adhésion
croissante qui obligera la plupart des candidats des autres partis à se rallier à sa candidature. Fin 1998, il sera triomphalement élu.
Une autre période commence avec un pays clivé et fortement politisé. Les vieux partis qui géraient le bipartisme se retrouvent affaiblis et structurent une opposition rejointe par des partis d’extrême droite où militait déjà María Corina Machado. Un hiatus toujours présent aujourd’hui se met en place. La bourgeoisie d’affaires, rentière ou corrompue qui contrôle
toujours l’économie, la finance et les médias ne supporte pas d’avoir été écartée des postes politiques et ne rêve que de revanche.
Le chavisme s’affirme avec une idéologie qui mélange références à Marx, Bolivar et Dieu, triptyque assez récurrent dans la gauche latino-américaine.
Chávez voulut en reprendre le contrôle de la compagnie pétrolière créée une vingtaine d’années auparavant en en changeant la direction.
Insupportable pour l’opposition qui tenta un coup d’État en 2002 en s’appuyant sur une partie de l’armée et une collusion avec les États-Unis et l’Espagne
Quelques mois plus tard, fin 2002-début 2003 le pays fut confronté à un lock-out décrété par la direction pétrolière, grève très dure qui perdura plusieurs mois et pris fin par le licenciement de plusieurs milliers de cadres de la compagnie, soit près d’un quart des effectifs. La production pétrolière qui avait atteint le niveau de 3 millions de barils/jours commença à décliner
et fut divisée par 3 ou 4. L’opposition, toujours dans un esprit de revanche suscita en 2004 un « referendum révocatoire qui finira par un succès éclatant de Chávez
Pendant cette période la « révolution bolivarienne » qui porta le slogan du « socialisme du XXI ème » sortit de son isolement et fut rattrapée par le virage à gauche de l’Amérique latine lui permettant de créer en 2004 avec une dizaine de pays, l’Alliance bolivarienne pour les Amériques , l’ALBA. La solidarité internationale battit son plein et de nombreux Comités
bolivariens essaimèrent dans le monde occidental. Pour faire face à la corruption croissante qui gangrenait les administrations publiques qu’il lui fallait contourner, Chávez, avec l’aide de Cuba, mit sur pieds les « missions »
(Adentro, Robinson, Miracle, …) dans le domaine de la santé, de l’éradication de l’analphabétisme dont le succès fut tel que l’opposition dut s’engager à les maintenir en cas de victoire.
La fin de la décennie fut marquée par la chute des prix du pétrole, le manque de devises, l’endettement qui rendait les vendeurs réticents, de crainte de n’être pas payés, et un budget insuffisant pour faire tourner le pays. La Chine et la Russie vinrent en aide au régime au travers de prêts assortis de conditions sévères.
Rattrapé par la maladie Chávez mourut en 2013 non sans avoir auparavant
désigné Nicolás Maduro comme son successeur. Celui-ci hérite d’un pays
exsangue, fortement endetté, en chute massive de production où tous les
premiers acquis en matière sociale et démocratique furent laminés. Le
pouvoir devint sans boussole stratégique ne donnant l’impression de n’être
animé que par le seul souci de se maintenir au pouvoir au mépris bien
souvent du respect des procédures électorales rendant sa légitimité de plus
en plus contestée. Mais c’est l’embargo financier (2017) puis pétrolier
(2019) mis en place par Donald Trump qui dirigent le pays vers
l’effondrement. Ce train de sanctions sera durci ultérieurement et
continument jusqu’à la mise sur pieds d’un véritable embargo, notamment
pétrolier. La production était passée de 3 millions de barils/jours à environ
un million. Entretemps – dès 2015 – la population quittait massivement le
pays. Au total 6 à 8 millions de Vénézuéliens prirent la route de l’exil sur
une population totale d’un peu plus de trente millions. Une véritable
hémorragie. L’accueil ne fut pas celui espéré et les campagnes de rejets
furent nombreuses et exploitées par les forces de droite continentales.
À l’évidence le modèle vénézuélien ne faisait plus recette et son image de
marque se dégradait mettant à mal les ressorts de la solidarité
internationale. Il devenait un boulet et un fardeau de plus en plus lourd à
porter pour les amis de la révolution bolivarienne. Alors qu’à l’évidence le
modèle ne cochait plus les valeurs traditionnelles de gauche, il était utilisé
en Amérique latine par les forces de droite comme un repoussoir.
C’est dans ce contexte qu’intervient l’opération d’enlèvement du président
Maduro. Elle crée une situation nouvelle dans le pays. Jusqu’alors l’espace
politique était fortement clivé autour de la personne du président qui
incarnait le régime. Le clivage principal se structurait entre pro-Maduro et
anti-maduristes. Ces derniers représentaient une opposition éclatée entre
trois courants principaux. Une forme extrême incarnée par Corina Machado
qui appelait depuis des années ouvertement au renversement du régime au
travers d’une intervention étrangère américaine. Une frange modérée issue
du bipartisme qui avait régné pendant des décennies et une opposition de
gauche qui avait quitté le madurisme. Toutes les trois étaient victimes de la
répression et alimentaient les prisons du pays.
Aujourd’hui le clivage principal autour duquel va s’organiser la vie politique
c’est celui du rapport aux États-Unis. Faut-il accepter la « collaboration » et
le statut de semi-colonie ou faut-il résister ? Les ennemis d’hier devenant
les alliés d’aujourd’hui. Pour l’instant le bloc maduriste, y compris l’armée,
fait bloc derrière la présidente intérimaire Delcy Rodríguez pour assumer
la coopération. Il est appuyé en cela par le courant de Marina Machado qui
attend d’être associé au pouvoir, ce à quoi œuvre Trump. Pour l’instant
Marina Machado n’est toujours pas rentrée au pays. L’armée semble vouloir
conserver son unité et profiter des avantages que lui procurer sa présence
en nombre dans les ministères et l’appareil d’État. En face, l’opposition à
cette ligne reste pour l’instant silencieuse et semble peiner à s’organiser.
En attendant des mesures sont prises qui attestent de la docilité du régime
et bousculent l’ordre établi. La libération d’une première vague d’une
centaine de prisonniers politiques a précédé l’annonce par la présidente
intérimaire d’une amnistie générale complétée par la fermeture de la prison
centrale de Caracas qui sera vidée et réaffectée à des usages sociaux. Des
accords pétroliers sont votés par l’Assemblée nationale ouvrant le secteur à
des firmes privées. Des accords pétroliers sont conclus avec les États-Unis
permettant à ceux-ci de contrôler l’exportation du pétrole. À cela s’ajoute la
ré-installation d’une antenne de la CIA à Caracas et d’une ambassade
américaine. Les États-Unis prétendent non pas bloquer les exportations de
pétrole du pays, mais en contrôler le mécanisme. Trump essaie, sans grand
succès, de mobiliser les majors du pétrole pour revenir au Venezuela en
proposant des incitations. Douchées par leurs revers passés, elles restent
réticentes. Les États-Unis se gardent bien de détruire le régime et son
appareil d’État et avancent prudemment afin d’éviter tout risque de guerre
civile. L’objectif étant d’opérer à une transition vers un régime de leur vœu
et obéissant en attendant, peut-être à terme, d’organiser des élections
contrôlables et redistribuer les postes de pouvoir. Pour l’instant le peuple
vénézuélien semble dessaisi de son histoire et risque d’assister à la
transformation d’un chemin vers le « socialisme du XXI ème » en une chimère
de plus.
Cette chronique est réalisée en partenariat rédactionnel avec la revue Recherches
internationales à laquelle collaborent de nombreux universitaires ou chercheurs et
qui a pour champ d’analyse les grandes questions qui bouleversent le monde
aujourd’hui, les enjeux de la mondialisation, les luttes de solidarité qui se nouent et
apparaissent de plus en plus indissociables de ce qui se passe dans chaque pays.
Source:
Site : http://www.recherches-internationales.fr/
https://shs.cairn.info/revue-recherches-internationales?lang=fr
