Il me semble que Monsieur Amadou Oury Bah aurait gagné à se démettre de ses fonctions de Premier ministre, chef du gouvernement, afin de se consacrer pleinement et sereinement à la transformation de la GMD en parti politique. Une telle décision aurait permis qu’une autre personnalité prenne en charge, à temps plein, la conduite des affaires publiques dans un contexte particulièrement exigeant pour l’État.
Les défis ne manquent pas. La rareté persistante des liquidités du franc guinéen fragilise les activités économiques. Les difficultés environnementales récurrentes à Siguiri, à Kérouané et même à Fria appellent des réponses structurées et durables. Le rapatriement des Guinéens en situation irrégulière à l’étranger exige une coordination diplomatique et administrative soutenue. À cela s’ajoute le capharnaüm qui continue d’entraver le fonctionnement de l’administration publique. Autant de charges qui requièrent une présence constante, une disponibilité sans relâche et une concentration exclusive. Il est illusoire de croire qu’un seul homme puisse, sans risque de dispersion, porter de front la direction de l’exécutif et l’édification d’une formation politique appelée à concourir dans l’arène partisane.
Au-delà de la question de l’efficacité se pose celle du rôle de l’exécutif. La période transitoire ayant pris fin, la Guinée est tenue de renouer avec les principes ordinaires de l’État de droit. Or, dans un régime démocratique, le cumul d’une haute fonction gouvernementale avec l’organisation et la structuration active d’un parti politique soulève naturellement des interrogations d’ordre éthique et juridique. Le Premier ministre, comme le Président de la République, est tenu à une obligation d’impartialité à l’égard de toutes les formations politiques. Il lui revient de garantir un traitement équitable, sans préférence ni interférence.
Lorsque le chef du gouvernement s’investit directement dans la mise en place d’un parti auquel il appartient, tout en demeurant à la tête de l’exécutif, une confusion des rôles s’installe. Le risque de conflit d’intérêts devient perceptible. La frontière entre l’action gouvernementale et l’ambition partisane se brouille. L’équilibre requis pour assurer la confiance des acteurs politiques et des citoyens s’en trouve fragilisé. Plus simplement, peut-on imaginer le Premier ministre se mobiliser avec la même ardeur pour la restructuration de partis d’opposition tels que le RPG/Arc-en-ciel ou l’UFDG et plaider en faveur de la levée de leurs éventuelles suspensions par le ministère en charge de l’Administration du territoire ?
La démocratie pluraliste, telle que nous l’impose l’Occident comme modèle de gouvernance, repose sur des règles connues. Si l’on choisit de s’y conformer, il convient d’en respecter les exigences avec rigueur, d’autant plus que le pays sort d’une période d’exception ouverte en 2021 avec la prise du pouvoir par le CNRD et achevée en 2025 avec les scrutins référendaire et présidentiel. La GMD n’a pas vocation à devenir un parti unique. Elle évoluera dans un paysage concurrentiel où l’équité institutionnelle doit être préservée.
Monsieur Bah Oury connaît ces réalités. Son parcours politique, amorcé depuis la légalisation des partis au début des années 1990, l’a confronté aux tensions, aux combats et aux exigences du pluralisme. Il sait donc que la crédibilité d’un système démocratique se mesure à la clarté des rôles et à la retenue de ceux qui exercent le pouvoir.
La séparation des responsabilités n’est pas un aveu de faiblesse, mais un signal de maturité institutionnelle. Elle conforte la confiance dans les règles du jeu démocratique et rappelle que l’État ne saurait se confondre avec un parti, quel qu’il soit. D’ici mai 2026, échéance annoncée pour les élections législatives, il est encore temps de corriger ce dysfonctionnement au sommet de l’État et de rétablir la clarté institutionnelle nécessaire.
