Souleymane Sow sur RFI: «On ne pensait vraiment plus revoir des cas de disparitions forcées dans notre pays»
En Guinée, Amnesty International se mobilise contre les disparitions forcées d’opposants et d’acteurs de la société civile. Dernier kidnapping en date : celui de l’opposant Abdoul Sacko, qui a été enlevé le 19 février à son domicile de Conakry, et qui a été retrouvé en brousse dans un état critique, après avoir été visiblement torturé. Autres disparitions forcées : celles de Foniké Menguè et de Mamadou Billo Bah. On est sans nouvelles d’eux depuis plus de sept mois. Souleymane Sow est le directeur exécutif d’Amnesty International en Guinée. De passage à Paris, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

RFI : En novembre dernier, vous avez lancé une campagne de pétition en Guinée pour le respect des droits de l’homme. Pourquoi cette initiative d’Amnesty International ?
Souleymane Sow : Vous savez, c’était pour défendre le cas de Oumar Sylla alias Foniké Menguè et de Billo Bah, parce que ces deux personnes sont portées disparues depuis juillet 2024. Et donc c’était pour demander que ces deux camarades soient libérés.
Alors en effet, voilà plus de sept mois que ces deux leaders de la société civile, Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah, ont été enlevés par des hommes en uniforme et fortement armés. Pensez-vous qu’ils sont encore vivants ?
En tout cas, nous l’espérons. Nous interpellons, nous demandons aux autorités guinéennes, surtout à monsieur le procureur, de dire où en est cette enquête, est-ce qu’ils ont trouvé ? Ils ont des éléments ou pas ? Comme vous le savez, dans cette charte de la transition que les autorités ont proposée au peuple de Guinée, quand même, 28 articles de cette charte sur 80 articles portent sur les droits et les libertés fondamentales. Donc plus du tiers de ces articles concernent les libertés fondamentales. Donc, nous demandons aux autorités guinéennes de respecter leurs engagements et donc de libérer Oumar Sylla Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah, et d’ailleurs aussi les autres disparus, ou au moins de dire au peuple de Guinée ce qui s’est passé sur le sol guinéen.
Alors en effet, trois jours après leur disparition, le procureur de Conakry a annoncé l’ouverture d’une enquête. Où est-ce qu’on en est ?
Malheureusement, nous n’en savons absolument rien. Aucune communication depuis la sortie de monsieur le procureur.
Donc vous demandez la libération de ces deux leaders de la société civile ou à défaut ?
Ou à défaut, que justice soit rendue comme l’ont demandé les familles de ces personnes.
Autre enlèvement, celui du journaliste Habib Marouane. C’était le 3 décembre, il a été kidnappé dans son véhicule et depuis, on est sans nouvelles de lui. Et puis, tout récemment, le kidnapping de l’opposant Abdoul Sacko, il a été enlevé le 19 février à son domicile. Alors lui, c’est différent, il a été relâché le soir même, mais après avoir été torturé. Est-ce que vous avez de ses nouvelles aujourd’hui ?
Nous, nous sommes très jeunes, mais pour ceux qui connaissent encore l’histoire de la Guinée, on ne pensait vraiment plus revoir des cas de disparitions forcées dans notre pays et que maintenant, en plus de cela, on parle de cas de tortures, il y a déjà eu des cas suspects, des cas de mort dans les prisons qui n’ont pas non plus été élucidés. Alors que la charte, je reviens sur cette charte de la transition, quand vous prenez l’article 11 de cette charte, « nul ne peut faire l’objet de torture, de peines ou traitements cruels, dégradants ou inhumains ».
Quand il a été relâché au soir du 19 février, Abdoul Sacko avait été tellement frappé aux bras qu’il ne pouvait même plus tenir un téléphone. Est-ce que vous avez des nouvelles de lui ?
Les témoignages que nous avons reçus de ses conseils disent qu’il est dans un état très, très critique.
À la suite de ces actes de torture contre l’opposant Abdoul Sacko, l’ambassade des États-Unis à Conakry vient de se déclarer « profondément préoccupée » et de demander une enquête sur les circonstances de cet enlèvement d’une grande violence. Est-ce que cette initiative américaine peut changer la donne ?
Nous espérons. Mais en plus de l’ouverture de cette enquête, nous irons demander qu’il y ait des résultats de ces enquêtes parce qu’il y a énormément d’enquêtes annoncées sans qu’on ait des résultats.
Dans leur communiqué, les Etats-Unis demandent aussi « une enquête sur la situation des autres disparus », sous-entendu Foniké Menguè et Mamadou Billo Bah. Est-ce que les états-Unis peuvent être entendus par les autorités guinéennes ?
Nous espérons bien, que ce soient les Etats-Unis, ou aussi les autres missions diplomatiques présentes en Guinée, ou nous attendons aussi, d’ailleurs, la Cédéao ou aussi l’Organisation de la Francophonie qui est très en contact avec les autorités guinéennes parce que la Guinée est partie de beaucoup de textes internationaux.
Et parce que la Francophonie vient de réintégrer la Guinée Conakry, c’était au mois d’octobre dernier…
Exactement. Donc nous pensons que parce que la Francophonie a accepté de réintégrer la Guinée selon des critères, donc ça serait quand même un moyen aussi de faire le point sur la situation des droits humains en Guinée.
Après le lancement de votre campagne de pétition du mois de novembre dernier, vous avez demandé à être reçu par le Premier ministre. Est-ce que vous l’avez été ?
Pour le moment, non. Nous n’avons pas encore été reçus, mais nous espérons bien qu’il va nous recevoir, sachant que notre actuel Premier ministre est quand même membre fondateur, je le rappelle, d’une des premières organisations de défense des droits humains dans le pays. Et donc en tant que défenseur, nous espérons quand même qu’il va nous recevoir pour que l’on puisse parler des sujets touchant à notre pays.
Source: RFI