Quand l’État perd le sens de l’argent public, la Nation finit toujours par payer
L’actualité récente, marquée par la polémique autour de l’attribution d’une prime de 500 millions de francs guinéens à chacun des membres du Conseil national de la transition (CNT), a profondément interpellé de nombreux Guinéens. Au-delà des débats qu’elle suscite, cette affaire pose une question beaucoup plus importante.
Quel rapport entretenons-nous avec l’argent public ?
C’est cette interrogation qui m’a conduit à écrire cette tribune.
Je voudrais aborder ce sujet avec beaucoup de sérieux et de gravité. Mon intention n’est pas de condamner des personnes ni de me substituer à la justice.
Mon objectif est d’ouvrir une réflexion sur la manière dont notre pays protège les deniers publics.
Car au fond, ce débat dépasse largement le cas du CNT.
Il concerne notre conception de l’État.
Aujourd’hui encore, des millions de Guinéens vivent avec moins d’un dollar 10 000 GNF par jour.
Beaucoup de familles peinent à satisfaire leurs besoins les plus élémentaires.
Dans plusieurs localités, l’accès à l’eau potable reste insuffisant.
L’électricité demeure une attente quotidienne.
Les routes sont encore difficiles dans de nombreuses préfectures.
Des centres de santé manquent de moyens.
Des écoles continuent de fonctionner dans des conditions précaires.
Des sportifs qui honorent notre pays attendent parfois le paiement de leurs droits.
Il suffit de quitter Conakry pour comprendre l’ampleur des défis qui restent à relever.
Conakry n’est pas la Guinée.
Notre pays connaît pourtant une dynamique de développement.
Les investissements progressent.
Les grands projets avancent.
Les recettes publiques augmentent grâce à l’activité économique et à la valorisation de nos ressources.
C’est une évolution encourageante.
Mais cette nouvelle réalité impose une responsabilité encore plus grande.
Plus un pays dispose de ressources, plus il doit renforcer les mécanismes qui protègent l’argent public.
Le développement ne se mesure pas uniquement au nombre de routes construites ou de projets lancés.
Il se mesure aussi à la capacité d’un État à protéger chaque franc appartenant à ses citoyens.
Chaque franc public dépensé sans justification est un franc qui ne finance pas une école, un centre de santé, un forage, une route ou un réseau électrique.
Chaque somme qui disparaît dans des circuits opaques représente un manque à gagner pour le développement national.
L’argent public n’appartient ni aux ministres, ni aux directeurs, ni aux députés, ni aux institutions. Il appartient au peuple. Ceux qui le gèrent n’en sont pas les propriétaires. Ils en sont les gardiens.
La corruption ne commence pas lorsqu’on détourne des milliards. Elle commence le jour où l’on cesse de considérer l’argent public comme sacré.
Notre pays doit désormais franchir une nouvelle étape.
Aucune prime exceptionnelle, aucun avantage particulier, aucun don financé par les ressources publiques ne devrait être accordé sans base légale claire, sans inscription au budget et sans publication des bénéficiaires, des montants et des raisons qui justifient cette décision.
Les institutions publiques ne devraient jamais fixer elles-mêmes les avantages de leurs propres responsables. Les conflits d’intérêts doivent être évités par des mécanismes indépendants.
Je suis également convaincu que les rémunérations des plus hauts responsables de l’État devraient être publiques. Les citoyens ont le droit de connaître les salaires, indemnités et avantages des ministres, des directeurs généraux, des responsables des entreprises publiques, des présidents d’institutions, des membres des cabinets, de la Primature et même de la Présidence de la République.
Les budgets accordés à la Présidence de la République, à la Primature et aux grandes institutions devraient faire l’objet d’une information régulière. L’argent public appartient aux citoyens. Il est donc normal qu’ils sachent comment il est utilisé.
Tout haut responsable public devrait déclarer son patrimoine au début de ses fonctions, pendant son mandat et à la fin de celui-ci.
Tout responsable dont le patrimoine ou le train de vie apparaît manifestement sans rapport avec ses revenus légaux devrait être en mesure d’en expliquer l’origine. Cette pratique existe dans de nombreux pays qui ont fait de la transparence et de la bonne gouvernance une priorité. Elle protège les responsables intègres et permet d’identifier les situations qui méritent un contrôle.
Notre pays gagnerait également à revisiter certaines pages de son histoire.
Durant les premières années de la Première République, l’engagement dans les responsabilités publiques était avant tout conçu comme un service rendu à la Nation. Le contexte politique de cette époque appartient à l’histoire et personne ne souhaite le reproduire. En revanche, certaines valeurs méritent d’être préservées. La sobriété, le sens du devoir, la discipline et le respect des ressources publiques demeurent des références intemporelles.
Nous devons aussi regarder ce qui fonctionne ailleurs.
La Chine est aujourd’hui l’une des premières puissances économiques du monde. Son modèle politique est différent du nôtre. En revanche, la discipline de son administration, l’évaluation permanente des cadres, la culture du résultat et la fermeté des sanctions contre la corruption montrent qu’un État progresse lorsqu’il impose davantage de devoirs que de privilèges à ceux qui le servent.
Mais aucune réforme ne produira de résultats si les citoyens restent de simples spectateurs.
Chaque Guinéen doit devenir un gardien des deniers publics. La lutte contre la corruption ne peut pas reposer uniquement sur les magistrats, la Cour des comptes ou les inspections de l’État. Elle doit devenir une responsabilité citoyenne. Toute pratique manifestement contraire à l’intérêt général doit être signalée. Le silence protège les mauvaises pratiques. La vigilance protège la République.
Cette réflexion ne vise pas une personne. Elle porte sur un système.
Je refuse de croire que toutes les décisions contestées remontent systématiquement jusqu’au Président de la République. Dans bien des cas, le chef de l’État agit sur la base des propositions qui lui sont soumises. Ce sont les hauts fonctionnaires, les responsables administratifs et financiers, les ordonnateurs, les contrôleurs et les différents services de l’administration qui préparent les dossiers, rédigent les textes et exécutent les décisions.
C’est donc à ce niveau que doit s’exercer une vigilance permanente.
Nous devons également interpeller une partie de notre élite administrative et de notre jeunesse. Servir l’État est un honneur. Mais lorsque certaines fonctions sont recherchées avant tout pour les privilèges qu’elles procurent ou pour l’accès aux ressources publiques, le service public perd son sens. L’État ne doit jamais devenir un moyen d’enrichissement personnel.
Monsieur le Président de la République,
Les plus grands prédateurs des finances publiques ne sont pas toujours ceux que l’on voit.
Ils travaillent parfois au cœur même de l’administration. Ils rédigent les notes.
Ils préparent les décisions. Ils connaissent les procédures.
Ils savent parfois donner une apparence de légalité à des pratiques qui privent notre pays de ressources considérables.
Vous avez engagé des réformes importantes pour transformer notre pays.
Leur réussite dépendra aussi de votre capacité à protéger les finances publiques contre toutes les formes de prédation.
Si ces dérives ne sont pas combattues avec fermeté, elles finiront par affaiblir les efforts engagés et par éroder la confiance des citoyens.
L’heure est venue de renforcer les contrôles, d’exiger davantage de transparence et d’appliquer les sanctions avec la même rigueur pour tous.
C’est à ce prix que nous construirons une administration respectée et une République plus forte.
Le véritable patriotisme ne consiste pas à prononcer de grands discours.
Il consiste à protéger, avec la même exigence, chaque franc appartenant au peuple guinéen.
Car lorsqu’un État perd le sens de l’argent public, c’est toujours la Nation qui finit par payer.
Cheick CAMARA
France
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