À Kamsar, dans la région de Boké, les pêcheurs artisanaux du port Nènè tirent la sonnette d’alarme. Ils dénoncent la présence croissante de navires industriels et de bateaux minéraliers dans leurs zones de pêche, qu’ils accusent de contribuer à la raréfaction des ressources halieutiques. Face à la dégradation de leurs conditions de travail, certains sont contraints de se rendre jusque dans les eaux bissau-guinéennes, au risque d’y être interpellés et lourdement sanctionnés.
Au port Nènè de Kamsar, l’inquiétude est devenue palpable. Pour les pêcheurs artisanaux qui fréquentent quotidiennement cette zone, les sorties en mer sont de moins en moins rentables. La présence de nombreux navires industriels et minéraliers dans les espaces traditionnellement fréquentés par les pêcheurs est pointée du doigt comme l’une des principales causes de cette situation.
Il y a encore une dizaine d’années, racontent les pêcheurs, une simple sortie en mer suffisait pour ramener une quantité importante de poissons. Ils pouvaient quitter le port au petit matin et regagner la terre ferme le soir, leurs pirogues chargées de prises. Aujourd’hui, cette époque semble révolue.
Les pêcheurs doivent désormais parcourir de longues distances avant même de pouvoir commencer leur activité. Pour certains, il faut aller au-delà des eaux guinéennes afin de trouver des zones suffisamment poissonneuses.
« Il n’y a plus de poissons dans nos eaux »
Ismaël Souaré, pêcheur au port Nènè, décrit une situation devenue particulièrement difficile pour les professionnels de la pêche artisanale.
Selon lui, la proximité des navires industriels et minéraliers perturbe fortement l’activité. Il accuse notamment certains bateaux de rejeter du gasoil en mer, ce qui, d’après les pêcheurs, contribuerait à éloigner les poissons.
« Nous avons beaucoup de difficultés ici. Parce que les bateaux de pêche se sont trop rapprochés de notre zone de travail, et il y a les bateaux minéraliers aussi. Ils déversent du gasoil dans l’eau, ce qui fait fuir les poissons », déplore-t-il.
Pour faire face à la diminution des prises, certains pêcheurs cherchent désormais à obtenir des documents leur permettant de travailler dans les eaux de la Guinée-Bissau voisine. Une solution qui, loin de régler leurs difficultés, les expose à de nouveaux risques.
« Nous sommes obligés maintenant de chercher des documents nous permettant d’aller pêcher dans les eaux de la Guinée-Bissau. Sauf que, même en ayant ces papiers, nous travaillons là-bas comme des voleurs », explique Ismaël Souaré.
Le pêcheur affirme que l’obtention de ces autorisations peut coûter entre 10 et 11 millions de francs guinéens. Mais, une fois sur place, le risque d’être interpellé demeure important.
« Quand leurs agents nous voient, quel que soit le lieu où nous sommes, ils vont dire que nous exerçons sur une zone interdite. C’est un sérieux problème pour nous. Vous pouvez débourser 10 à 11 millions pour avoir les documents censés vous permettre de pêcher sur les eaux bissau-guinéennes. Mais si on vous interpelle là-bas, vous devrez également payer 10 millions voire plus afin de récupérer votre pirogue », poursuit-il.
Des alertes déjà formulées sur les conséquences de l’activité minière
Les préoccupations exprimées par les pêcheurs de Kamsar ne sont pas nouvelles. Dans une étude publiée en mars 2026, IPIS et Action Mines Guinée avaient déjà attiré l’attention sur les conséquences de l’essor des infrastructures minières et du trafic maritime dans la région de Boké.
Les deux organisations soulignaient notamment que la construction et l’extension des ports minéraliers ainsi que l’augmentation du trafic des barges transportant la bauxite exercent une pression croissante sur le secteur de la pêche.
La destruction des mangroves, considérées comme des espaces essentiels à la reproduction des poissons, ainsi que les dommages causés aux filets de pêche figurent parmi les impacts relevés dans leur rapport.
Ces évolutions rendent, selon les organisations, la pêche artisanale « à la fois plus dangereuse et moins productive ».
Sur le terrain, les pêcheurs affirment continuer à subir les conséquences de cette situation.
« Nous sommes envahis par toutes sortes de bateaux »
Lamine Bangoura, un autre pêcheur rencontré au port Nènè, se souvient lui aussi d’une époque où les ressources halieutiques étaient beaucoup plus accessibles.
« Avant, on n’avait pas besoin d’aller loin pour avoir du poisson, parce qu’il y en avait beaucoup ici. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas », témoigne-t-il.
Selon lui, la multiplication des navires qui fréquentent les eaux de Kamsar a profondément changé les conditions de travail des pêcheurs artisanaux.
« Nous sommes envahis par toutes sortes de bateaux. Que ce soient ceux qui transportent la bauxite ou ceux qui évoluent dans la pêche industrielle, ils font tous des va-et-vient ici. Et dans leurs mouvements, ils laissent se déverser de la terre et du gasoil dans la mer », affirme-t-il.
Pour ce pêcheur, cette situation aurait contribué à la diminution des ressources disponibles et contraint de nombreux professionnels à chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent plus suffisamment dans les eaux guinéennes.
« C’est tout cela qui a fait fuir les poissons de nos eaux et qui nous oblige aujourd’hui à aller pêcher en Guinée-Bissau, avec toutes les difficultés que cela implique », ajoute-t-il.
Face à cette situation, les pêcheurs en appellent directement aux autorités guinéennes.
« Nous demandons au président Mamadi Doumbouya et à son gouvernement de nous aider à trouver des solutions à ces problèmes », plaide Lamine Bangoura.
Préserver la pêche dans une région dominée par l’exploitation minière
À Kamsar, le problème dépasse la seule question de la diminution des prises. Pour les communautés de pêcheurs, il s’agit aussi de préserver une activité qui constitue une source essentielle de revenus et de subsistance dans une région où l’exploitation de la bauxite occupe une place de plus en plus importante.
Dans leur rapport consacré aux répercussions de l’exploitation de la bauxite dans la région de Boké, IPIS et Action Mines Guinée avaient formulé plusieurs recommandations visant à mieux protéger les moyens de subsistance des communautés locales.
Les organisations préconisaient notamment l’élaboration de plans d’aménagement du territoire capables de préserver les zones agro-pastorales et halieutiques face à la multiplication des infrastructures minières.
Elles recommandaient également que les entreprises minières soient tenues de répondre des destructions affectant les moyens de subsistance des populations locales et que les pêcheurs et les éleveurs soient reconnus comme des ayants droit aux mécanismes de compensation lorsque leurs activités sont affectées.
À Kamsar, les pêcheurs espèrent désormais que ces recommandations ne resteront pas lettre morte. Pour eux, l’enjeu est simple : pouvoir continuer à vivre de leur métier sans devoir parcourir de longues distances, franchir les frontières maritimes ou prendre le risque de perdre leur matériel pour trouver du poisson.
Alkhaly Condé